
Architecte-scénographe dont la réputation est aujourd’hui solidement établie, Bruno Moinard s’impose par son sens de l’élégance et la pureté de ses conceptions, imaginées jusqu’au plus infime détail. Mû par une forte dimension artistique, qui fait aussi de lui un peintre, sa créativité s’exprime en direct dès la première rencontre avec ses interlocuteurs par des croquis à l’éclat noir de jais et d’or qui esquissent déjà sa vision du futur. Portrait d’un homme qui insuffle son goût pour l’épure, la culture et ce qui perdure au-delà de l’air du temps.
Peut-on conjuguer le talent, l’obsession de la perfection et de la maîtrise d’œuvre, la dimension de créateur et d’artiste exigeant, avec les valeurs de simplicité, de modestie et de chaleur humaine ? Sans doute puisque Bruno Moinard apparaît ainsi à chacun. Tout le monde semble l’apprécier autant pour sa rigueur professionnelle que ses trésors de sympathie. Lors de l’inauguration de la librairie du Musée des Arts décoratifs à Paris en décembre 2004, dont le nouvel aménagement a été conçu par Bruno Moinard, un de ses amis d’enfance vient vers lui avec enthousiasme et clame haut et fort : « C’était toujours les dessins de Bruno qui étaient exposés dans la classe car c’était vraiment les plus beaux ! ». Souvenir intime du passé surgissant qui permet de se poser avec soi et de regarder le chemin accompli.
C’est ce talent de dessinateur qui permit à Bruno Moinard, après sa sortie de l’École nationale supérieure des arts appliqués et des métiers d’art, puis une première expérience à Roanne avec Hubert Cormier pour les célèbres restaurateurs Troisgros, d’être intégré en 1979 à l’équipe d’Andrée Putman et de Jean-François Bodin dans le cadre d’Écart et d’Écart International. Une aventure de quinze années qui l’amène à devenir le principal collaborateur d’Andrée Putman et à participer notamment à l’un des chantiers les plus mémorables, celui du mythique avion Le Concorde. « Nous avions réussi à concevoir un habillage extrêmement léger, une sorte de double peau de très haute technicité qui conférait une nouvelle silhouette de l’intérieur de l’avion tout en préservant l’existant. C’était presque une intervention cosmétique… » se souvient-il avec émotion. Durant cette période, il travaille sur des concepts de boutiques (Thierry Mugler Paris, Yves Saint Laurent Etats-Unis, Karl Lagerfeld France et international…), d’hôtels (Morgan’s à New York, Le Lac à Tokyo, Sheraton Roissy et Saint James Club à Paris, Im Wasserturm à Cologne), de restaurants (Café français Moma à New York, Opium à Tokyo, Orchid à Kobé), de bureaux (Éditions du Regard, Ministre de la Culture Jack Lang, Arche de la Défense, La 7 Arte, Air France, etc.), de musées et de fondations, d’expositions, de multiples habitations privées (K. Lagerfeld, Jean-Paul Goude, Pierre Boulez…). En partenariat avec Philippe Starck, il aménage même pour l’Élysée l’appartement du président François Mitterrand.
De 1985 à 1995, il est responsable du bureau d’études d’Écart constitué d’une équipe de quinze personnes, mais Bruno Moinard a le désir de fonder sa propre agence, ce qu’il fera en 1995, sous le nom de 4BI. « Cet envol, j’ai souhaité le faire cette année-là, par besoin d’exprimer ma créativité sous mon propre nom » explique l’architecte qui, après ces longues années d’expérience sur des projets d’une grande diversité, poursuit désormais sa trajectoire avec la maturité qui est la sienne et la force de ses convictions.
La sensibilité de l’homme est au cœur du nom de son bureau d’études, 4BI. Trois signes énigmatiques sur lesquels on l’interroge souvent et dont la simplicité de sens est pourtant à l’image du créateur : 4 pour ses quatre enfants, B pour Bruno et I pour Isabelle, son épouse. La famille, un socle, une solide fondation qui dure et s’épanouit au fil du temps. En 1995, l’architecte entre donc dans sa « seconde vie » professionnelle qui s’amorce avec la rénovation de la Galerie Lahumière, dans un hôtel particulier rue du Parc Royal à Paris. Une réussite qui retient aussitôt l’attention du musée Rodin qui lui confie, en 1996, la mise en scène de l’exposition Les marbres de Rodin de la Collection Thyssen ainsi que, l’année suivante, Vers l’Âge d’Airain. Rodin et la Belgique. Les traits distinctifs de Bruno Moinard s’expriment pleinement : sa grande maîtrise de l’ombre et de la lumière, son sens des contrastes et des inversions, son classicisme non dénué d’audace, sa créativité piquant la curiosité et invitant le visiteur à un voyage-découverte empli d’émotions.
Son talent et sa générosité séduisent également la Fondation Cartier qui lui confie la même année la mise en scène des expositions By Night et Comme un oiseau. « Ce travail a signé le point de départ d’une longue collaboration avec Cartier, en France et sur le plan mondial, qui a duré jusqu’à aujourd’hui et se projette encore dans le futur » indique-t-il. Au cours des années suivantes, il est en effet chargé des scénographies Amours (1997), Être Nature (1998), Désert (2000) et Un Art Populaire (2001).
La célèbre maison de joaillerie-horlogerie s’adresse à lui, par ailleurs, pour le concept architectural et la mise en scène du lancement de la montre Santos-Dumont au Trocadéro à Paris. La collaboration prend encore de l’ampleur et s’étend à l’international avec des scénographies d’espaces de vente Cartier pour la Collection Nouvelle Vague en Europe, aux États-Unis et surtout en Asie (Tokyo, Taipei, Hong Kong, Séoul, Singapour, Bangkok). Ce type de travail, qui consiste à adapter un concept à chaque ville du monde, fondé sur un équilibre entre classicisme et matériaux modernes, est le prélude de l’immense chantier que l’architecte se voit confier peu après, en 2002. Année importante dans son parcours puisqu’il élabore le nouveau concept de boutique de Cartier dans le monde, soit 220 écrins à aménager avec le même éclat. Les stylos magiques de Bruno Moinard révèlent des croquis quasi joailliers ébauchés d’un geste devant son illustre commanditaire, et les premiers sites rajeunis et embellis sont Tokyo, Kobe et Tainan. Emblématique, la boutique parisienne au 154 de l’avenue des Champs-Élysées consacre l’élégance et le savoir-faire de l’architecte, et au-delà, une certaine culture française admirée dans le monde entier. « J’ai souhaité une Façade de marbre noir, du Portor, rare et veiné d’or, qui habille déjà la boutique originale rue de la Paix, des fenêtres majuscules qui empruntent à la couture le plissé d’un écran coulissant qui s’ouvre le matin et se ferme le soir, à l’image du théâtre. Le sol est de pierre blanche festonnée d’une incrustation en laiton qui imite la célèbre guirlande de l’écrin Cartier. Un détail subtil qui signale en silence la légende et ses symboles ».
Bruno Moinard a reçu en 2003 un Janus pour le Design du nouveau concept Cartier et, lors du Sommet du Luxe et de la Création qui s’est tenu à Paris en novembre 2004, il s’est vu remettre le Talent de l’Élégance. Lors de son intervention, il a déclaré : « La rapidité avec laquelle le nouveau concept de Cartier a été mis en place est extraordinaire. Nous l’avons élaboré en trois semaines… Trois ans plus tard, 80 boutiques sont déjà réaménagées dans le monde selon cette conception ». Une rapidité d’exécution étonnante au regard de la petite mais dynamique équipe du bureau d’études 4BI, constituée aujourd’hui de sept personnes au profil diversifié et complémentaire, afin de suivre efficacement l’ensemble des « chantiers » quel que soit le secteur d’activité.
La vision de Bruno Moinard et son aptitude à concilier et à sublimer tradition et modernité a attiré l’attention d’un autre intervenant majeur dans le domaine du luxe. En 2002, Monsieur François Pinault lui confie l’aménagement intérieur des chais de Château Latour, près de Pauillac dans le bordelais, que le dirigeant a acquis en 1993, rendant ainsi à la France ce célèbre vignoble passé entre les mains des Anglais depuis trente ans. « On m’a suggéré de réaliser une abbaye. J’ai imaginé un espace clos épuré, un peu à l’image d’une forteresse, avec quatre petites fenêtres horizontales, du volume à l’intérieur tout en simplicité. Ce n’est pas une abbaye, c’est une cathédrale qui suggère à la fois majesté et humilité, dans une atmosphère apaisante grâce aux jeux d’ombre et de lumière, aux senteurs délicates du bois des barriques et du « nectar des dieux », la présence de multiples petites ampoules à l’image de lucioles qui palpitent dans cet espace grandiose » se réjouit l’architecte épris de lignes pures et de détails précis.
D’autres réalisations marquantes en raison de leur thématique ou de leur ampleur complètent ce parcours bien rempli. On peut notamment citer la scénographie de l’exposition Chaumet, deux siècles de création en 1998 au Musée Carnavalet à Paris, le Musée du Tennis de Roland-Garros baptisé Museum Tenniseum et inauguré en 2003, le lancement des travaux pour le Musée des Arts décoratifs à Paris dont le chantier va se poursuivre l’an prochain, la conception du restaurant Le Kiora à Tokyo ou encore la collection de mobilier baptisée Blanche pour HA2 au Japon.
On ne peut d’ailleurs évoquer Bruno Moinard sans sa forte relation avec la culture de L’Empire des signes selon l’expression de Roland Barthes, fondé sur la symbolique, la ritualisation et, par là même, le sacré, l’éternel. Il y a en effet quelque chose de l’âme japonaise chez l’architecte français par la netteté du trait calligraphique de ses dessins, son goût pour le dépouillement et la pureté des lignes mais toujours avec cette recherche de « l’esprit » insufflé à chaque objet ou chaque lieu, afin d’en révéler la beauté discrète et profonde, en accord parfait avec la beauté du temps qui passe. Bruno Moinard incarne à la fois la rigueur du samouraî, le culte de l’exigence et de la perfection d’ouvrage de l’artisan (au sens du maître d’art au Japon), mais aussi la fascination pour la lumière, son intensité et ses vibrations, inspirée de ses racines françaises et la région de son enfance. Né à Dieppe en 1956, il vit d’emblée face à l’espace et l’infini, une mer mystérieuse nimbée de brume matinale et de gris délicats dont les reflets changeants exacerbent la luminosité, écho à la blancheur éclatante des falaises crayeuses rendues célèbres par l’Aiguille Creuse et Arsène Lupin. Une atmosphère romanesque qui restaure l’âme humaine et séduit l’architecte qui se consacre depuis longtemps à l’une de ses autres passions, la peinture, troquant son stylo-plume contre ses pinceaux, ses carnets de voyage contre ses toiles immaculées, pour exprimer entre ciel et terre d’autres visions du monde, fugaces ou intemporelles.
Astrid VITOLS
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